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 La société pure

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MessageSujet: La société pure   Ven 16 Mai 2008 - 11:12

Greuh. Tout a été tout effacé Sad Bon alors je recontextualise encore : fait dans la nuit pour le lendemain. Donc clémence mais commentaires, aussi bien sur la forme que sur le fond svp. Et 100 balles et un mars ! Greuh !

LA SOCIETE PURE,
de Darwin à Hitler



Si avec Paul Valery, nous nous sommes rendu compte au crépuscule de la première guerre mondiale que « nous autres, civilisations, [...] savons désormais que nous sommes mortelles », la seconde, plus encore que la « grande », a déclenché un profond traumatisme, de toutes parts dans la société. Il a fallu sauvegarder l'humanité, la dédouaner de l'infamie nazie, et ce tant au niveau politique que scientifique. Il était nécessaire de montrer que ce n'était qu'un accident, et non une continuation tragique mais logique des idéologies antérieures. Nul complot, il faut plutôt y voir une occultation inconsciente générale de ce qui a mené à l'extermination des Juifs, des Tziganes, des homosexuels, des malades mentaux, etc.

André Pichot est un historien des sciences et épistémologue, chercheur au CNRS. Il fut élève de Canguilhem et poursuit comme ce dernier des travaux sur l'histoire de la biologie. La société pure, sous-titrée « De Darwin à Hitler » fait en quelque sorte suite à ses précédents livres1, en développant la question du mélange entre politique et science et l'histoire de la volonté de biologisation de la sociologie dans la vie intellectuelle entre le milieu du XIXe siècle et celui du XXe, qu'il accuse d'avoir mené à l'eugénisme, au racisme et au nazisme. L'ouvrage commence par une étude « de la naturalisation des sociétés à la fin du XIXe siècle »2 ou A. Pichot va montrer comment progressivement les biologistes, sociologues et idéologues de tous bords vont tenter de faire s'articuler en une même doctrine naturaliste la biologie et la sociologie. Cela lui permet d'arriver à la présentation de l'application pratique de ces théories, souvent même par les scientifiques – et donc les généticiens –, c'est-à-dire l'eugénisme, la volonté d'une société pure, et ce dans beaucoup de pays occidentaux jusqu'au plus tragique avec l'Allemagne nazie. La continuation de ces théories, et c'est la troisième partie de l'ouvrage, c'est le racisme, c'est la purification de la société non plus au niveau individuel mais dans une logique de destruction de « races » entières.

Le travail historique d'André Pichot s'inscrit dans la critique d'une légitimation scientiste de tels programmes. Il faut nous interroger sur l'intrication ici de la politique, du social et de la science. Comment et dans quels buts a-t-on pu amalgamer ces deux champs, comment l'un a-t-il pu absorber théoriquement et diriger l'autre ? L'analyse historique de l'ouvrage va nous permettre de répondre à ces questions, tout d'abord en nous intéressant au darwinisme social et aux théories de la lutte des races3, puis à leur application logique, à savoir l'eugénisme et le racisme. Nous finirons par examiner plus précisément le mot « race », le saisissant en notre temps de manière à confronter son possible usage en politique et en sciences.


I. Darwinisme social et lutte des races : la volonté de l'explication sociale par la science et particulièrement par la théorie de l'évolution


Pichot, avec son sous-titre « De Darwin à Hitler », exprime très clairement là où il veut en venir : ce sont les théories darwiniennes qui ont permis le chemin jusqu'à l'eugéniste et au nazisme. Cela peut paraître provocateur de mettre en liaison une idole scientifique et un banni de la société, un repoussoir universel, mais cela symbolise bien le rapport qu'il prétend établir. Comment une théorie scientifique, le darwinisme, pourrait-il mener au totalitarisme et à l'extermination de populations ?

Tout d'abord, il nous faut comprendre le terme de « darwinisme » chez Pichot comme fondamentalement inexact : il désigne non pas la théorie à proprement parlé de Darwin, mais celles qu'on lui attribue, soit la théorie de l'évolution4 et ses interprétations ultérieures.


"Pendant un demi-siècle (de 1859, date de publication de l'Origine des espèces, jusqu'à 1910-19155), les conceptions en matières d'évolution furent d'une confusion extrême (...). Régnait alors un embrouillamini de théories diverses (Galton, Haeckel, Weismann, De Vries, etc.), qui se recoupaient ou s'opposaient, mais qui toutes se réclamaient de Darwin et toutes s'accordaient à peu près avec lui sur la question de la sélection naturelle. C'était bien leur seul point d'accord, et ce point devint central dans la constellation assez floue de doctrines biologiques regroupées sous le nom de darwinisme (encore que, même là, l'accord ,ne fût pas toujours parfait – avec De Vries, par exemple)6."


Nous voyons ici qu'il n'y a pas de corpus, de « bible », de théorie darwinienne s'imposant comme une référence. Les raisons sont clairement identifiées par Pichot. La génétique n'existait pas encore véritablement même si Mendel l'avait esquissé, il n'y avait pas de théorie concernant les mécanismes de mutation (1901-1903, De Vries refaisant la découverte de Mendel) : en quelques mots, il ne pouvait y avoir réellement de doctrine darwinienne parce qu'il n'y avait pas de preuve, pas de vérification ni d'explication scientifique possible. C'est pourquoi de si nombreuses théories pouvaient exister concomitamment autour des « seules notions caractéristiques7 » que sont « la lutte, la concurrence et la sélection naturelle 8». Il apparaît évidemment qu'on ne peut ainsi constituer une doctrine scientifique sur des preuves si faibles : dès lors, comment expliquer le succès du darwinisme en biologie et a fortiori du darwinisme social, sensé s'appuyer dessus. Il faut en réalité voir le modèle sous l'angle inverse: si le darwinisme a été reconnu et aussi loué, c'est parce qu'il permettait justement le darwinisme social, qu'il légitimait scientifiquement des valeurs morales telles que la lutte, la concurrence et la sélection naturelle9. « C'est d'abord le darwinisme biologique qui a été l'importation en biologie d'une doctrine sociologique (celle de l'économie politique bourgeoise, comme l'explique Dumont10 », nous dit Pichot. Darwin aurait reconnu lui-même ses emprunts à Malthus et Marx et Engels le souligneraient notamment dans la lettre de Marx à Engels du 18 juin 1862 et dans celle d'Engels à Lavrov du 12 [17] novembre 187511.

Cela a permis de justifier par une prétendue loi naturelle « le caractère impitoyable de certaines lois politico-sociales12 », c'est-à-dire la domination sociale exercée par la bourgeoisie sur le prolétariat. Le darwinisme social donne une légitimation biologique au modèle bourgeois, en tant que sélection naturelle des meilleurs – c'est-à-dire eux-mêmes. Le darwinisme, aussi bien biologique que social, était donc en phase avec son temps. Mais pour comprendre son extraordinaire succès, il faut invoquer en sus d'autres arguments : c'est ce que Pichot fait avec Novicow13, plaçant au premier plan de ceux-ci la foi scientiste dans le progrès. Le darwinisme, c'était la science ; la science c'était le progrès ; et s'opposer au progrès ainsi constitué, c'était se vouer aux foudres du positivisme scientiste et de l'idéologie de l'époque14. La simplicité de la théorie est aussi remarquée par Novicow, qui y voit une raison de son succès et de sa diffusion auprès tant du public que des spécialistes. Enfin, le darwinisme social plait selon lui à tous, rétrogrades ou progressistes : nous avons vu qu'il légitimait scientifiquement – selon la nouvelle religion du progrès15 – la bourgeoisie contre une aristocratie aux vagues prétentions à une élection théologique16, mais il permet aussi de justifier la guerre et l'extermination des vaincus, et notamment la lutte entre les « races » - nous en reparlerons infra.

C'est ainsi qu'on voit des explications, plus ou moins fantaisistes, de l'évolution humaine et sociale se développer. Pichot appelle cela avec Novicow des « romans anthropologiques ». Le terme est bien choisi et montre la fiction intrinsèque de ces écrits : leur scientificité est minime et liée à celle – douteuse, nous l'avons vu – du darwinisme social ; le reste n'est que sophistique, rhétorique, belles lettres et jolis mots. Ce sont des explications fictives par la nuit des temps de phénomènes sociaux présents, jouant avec les concepts que nous avons exprimés supra.


"[...] L'explication darwinienne consiste toujours à imagines un scénario historique construit à partir de quelques notions (variation, concurrence, sélection, à quoi s'ajoutent isolement géographique, taux de fécondité voir catastrophe naturelle comme pour le météorite supposé responsable de la disparition des dinosaures, etc.). Dès lors, critiquer le principe explicatif qu'est le roman anthropologique dans le darwinisme social, c'est aussi critiquer le principe explicatif darwinien de l'évolution des espèces par la reconstitution de scénarios historiques. C'est donc s'attaquer à la science (puisque le darwinisme est réputé scientifique, chez les biologistes du moins), et entrer dans la catégorie des fixistes, créationnistes religieux, lyssenkistes, etc., « des routiniers et des rétrogrades » comme l'écrivait Novicow en 191017."


Pichot exprime bien le problème scientiste : toute opposition au darwinisme social entraine l'amalgame par autrui à une opposition au darwinisme biologique et donc à la science. On ne peut opposer d'argument, car du fait de la fictivité des théories, une réfutation de l'argument par un événement passé de pur invention est toujours opérante. « On ne peut même pas ici parler de théorie irréfutable au sens poppérien, il s'agit de n'importe quoi, et le terme de roman anthropologique convient parfaitement18 ».

Ces romans, basé sur la guerre de tous contre tous, ont néanmoins dû se confronter à deux écueils : l'immoralité – vis à vis du christianisme ou de l'humanisme – de la lutte universelle et l'explication de la constitution des groupes sociaux. Une même réponse va être trouvée pour ces deux problèmes : l'altruisme, complémentaire à la lutte égoïste, qui prendra une forme héréditaire – nous reviendrons infra sur cette tendance à rendre héréditaire à outrance les comportements sociaux. Il existe dans toute cette collection de récits plusieurs justifications égoïstes (et donc typiquement et naturellement darwinienne) à l'altruisme : la gloire ou la reconnaissance19, l'instinct naturel20, etc. Ainsi se constituent les groupes sociaux, certains allant jusqu'à leur transférer l'égoïsme, et faire de l'homme avant tout une partie de ceux-ci – on voit ici les germes d'une pensée totalitaire. L'introduction de l'altruisme a permis de moraliser le darwinisme, qui ne se réduit dès lors plus à la guerre généralisée21 et du point de vue social a expliqué – sur le mode du mythe – et légitimé la construction des sociétés.
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MessageSujet: Re: La société pure   Ven 16 Mai 2008 - 11:13

II. Eugénisme et racisme : une application généralisée dans les sociétés occidentales


L'altruisme n'est cependant pas le seul trait dans les sociétés ainsi crées. Chaque individu à l'intérieur de celle-ci est doué de qualités, a un comportement quelques fois « positif » (ils sont alors le plus souvent sophistiquement inclus au terme fourre-tout d'altruisme), mais le plus souvent « négatif » pour le groupe. C'est donc au niveau de l'égoïsme du groupe, de sa sauvegarde que l'eugénisme va pouvoir s'implanter, avec la caution scientifique que nous avons vu. La génétique et la biologie vont donc une fois de plus dicter sa conduite au politique.

L'eugénisme se bâtit sur le sentiment de dégénérescence, de déclin des sociétés. En effet, nous sommes en pleine révolution industrielle. Les campagnes se vident pour alimenter les villes, autour desquelles s'installent des cloaques pour une population prolétaire. La pauvreté engendrant maladies et tourments sociaux, il est logique que la société moderne soit vue comme un avilissement de tout le groupe social par l'ordre établi. Tous les comportements déviants vont être « héréditarisés » par le darwinisme social et la génétique.


"Il est alors possible de demander à la biologie, et spécialement à la génétique, de résoudre toutes sortes de troubles sociaux. C'est là l'origine de l'eugénisme moderne, les arguments médicaux ne sont que de vains prétextes.

En effet, du fait de la rareté des maladies héréditaires vraies, l'eugénisme s'est en général attaché aux troubles psychiques et/ou comportementaux, troubles qui faisaient tache sur la société à des degrés divers. L'immense majorité des personnes stérilisées dans le cadre des législations eugénistes de la première moitié du XXe siècle étaient atteintes de tels troubles [...]. Sous le prétexte « médical » de l'eugénisme (améliorer l'espèce humaine ou empêcher sa dégénérescence, [...] il y a une pensée récurrente, et les maladies mentales, la faiblesse d'esprit, l'alcoolisme, les déviances sexuelles, le vagabondage, l'inadaptation sociale, la délinquance, et autres caractères – réels ou supposés – de ce genre, ont fait l'ordinaire des théories eugénistes pendant toute la première moitié du siècle
22."


Pour préserver la société, l'individu n'y étant finalement, nous l'avons vu, qu'un de ses atomes, il fallait donc soit empêcher les « anormaux » de se reproduire – c'est la stérilisation, telle qu'elle a été mise en œuvre dans de nombreux pays – soit tout simplement les éliminer – c'est l'« euthanasie » choisie par le régime nazie. Les premières lois eugéniques sont nées aux Etats-unis en 1907, qui étaient alors une référence pour l'eugénisme « scientifique » avec des centres de « recherche » comme Cold Spring Harbor, et permettaient la stérilisation notamment des « arriérés mentaux, anormaux, alcooliques, [ou des] personnes atteintes de maladies vénériennes 23». Les sociétés eugéniques américaines et les grandes fondations distribuant des bourses ont aidé à l'essor de l'eugénisme en Europe. La France fut assez peu touchée, peut-être en raison de son histoire lamarckienne et pastoriste, et si les « aliénés » furent négligés pendant la guerre, ce fut certainement davantage par soucis des priorités que par politique eugéniste. En URSS, Lyssenko, opposé à l'eugénisme, l'emportait auprès de Staline sur les autres scientifiques – bien que lui en soit un médiocre – et sauvait d'une certaine mesure l'URSS d'une telle politique.

Le cas de l'Allemagne est le plus brutal. Les eugénistes allemand, qui furent d'ailleurs pour certains très liés avec les centres américains et reçurent même sous le régime nazi de nombreuses bourses, trouvèrent naturellement leur place dans le régime nazi. La stérilisation des individus débiles, schizophrènes, sourds ou alcooliques par exemple devint possible en 193324. En 1935, une loi sur le mariage vint compléter ces lois – le coté eugéniste apparaissant évident : la loi « ne s'opposait pas au mariage si l'autre conjoint [était] stérile25 ». Les stérilisations furent nombreuses : on chiffre aujourd'hui entre 350 000 et 400 000 leur nombre de 1934 à 1945.

C'est ainsi, de fil en aiguille, que fut décidé en octobre 1939, l'« euthanasie », c'est-à-dire l'extermination, des malades mentaux et en certains endroits, des vieillards séniles, des alcooliques, des indigents, des grabataires, des vagabonds... Les chambres à gaz entrèrent en service début 1940 dans ce but26. Ceux qui ont organisé ce massacre ont échappeéà la justice, le tribunal de Nuremberg n'ayant pas retenue l'eugénisme au rang de crime contre l'humanité : trop de scientifiques, sans doute, y étaient impliqués, pratiquement et idéologiquement.


"Après l'eugénisme vient le racisme. [...] Le racisme moderne est calqué sur le modèle de l'eugénisme. Celui-ci se veut une purification de la société de tout ce qu'elle comporte d'individus indésirables et « inférieurs », du point de vue biologique et psychologique. Parmi ces indésirables et ces inférieurs, figureront nécessairement les individus de telle ou telle race, ayant telles ou telles caractéristiques héréditaires [entendues comme en cette époque] qui ne sont pas jugées « eugéniques »27."


Si l'eugénisme prétendait examiner des cas en particulier, le racisme s'élève contre des groupes qualifiés de « races ». Si l'homme, avec Lamarck, « descend du singe », alors il doit être « typologisé » comme tel28. Le darwinisme permet de dresser des arbres phylogéniques, et de distinguer dans des romans anthropologiques des espèces ou des races à prétention scientifique29. Ils va donc y avoir des races plus ou moins évoluées : pour Pichot, c'est ainsi qu'on atteint le racisme : « il ne trouve pas son origine dans la reconnaissance de diverses races, mais dans leur hiérarchisation30 ». Il reproche au darwinisme d'avoir « donné une caution biologique au racisme [...] et donné une base biologique à la hiérarchisation des races31 ».

L'évolution étant une lutte pour la survie de son groupe, il s'en suit qu'il y a eu et qu'il se poursuit une lutte à mort pour la domination de sa « race », pour l'anéantissement des autres. Il y a l'eugénisme au sein de la « race » pour la garder pure, et la lutte entre les races à l'extérieur. Pour un théoricien du racisme comme Gumplowicz, « la domination et l'exploitation s'adjoignent à la haine de l'étranger, pour former l'axe de l'histoire autour duquel tournent tous les processus dont le moteur est la lutte des races32 ». Pendant la seconde guerre mondiale, les Tziganes, considérés comme une race inférieure, furent exterminés au nom de cette lutte des races – liées à un territoire, c'est le Lebensraum d'Hitler. Pour les Juifs, qui étaient en tant qu'européens blancs rangés parmi les races supérieures de la quasi-totalité des taxonomies, la raison est un peu différente.


"L'origine de l'extermination des Juifs est donc la rencontre de deux voies, l'une est l'antisémitisme « traditionnel » (avec sa biologisation approximative dans le mythe aryen), et l'autre est le courant socio-darwinien (avec sa composante eugénique et raciste). C'est le courant qui a fourni les théories et les méthodes, initialement conçues pour les « génétiquement incorrects » et les races colorées « officiellement inférieures ». Il est probable que sans lui, l'antisémitisme « traditionnel » si violent qu'il ait souvent été, n'aurait jamais débouché sur les exterminations massives et systématiques du nazisme33."


Le nazisme a donc, pour Pichot, usurpé en quelques sortes les théories darwiniennes pour parvenir à ses fins idéologiquement antisémites, mais sans la justification pseudo-scientifique à l'œuvre pour l'extermination des autres « peuples inférieurs ». Les Juifs pour beaucoup de théoriciens darwinistes ne sont d'ailleurs pas vraiment une race34. Pour ce génocide, on ne peut donc pas incriminer totalement les scientifiques et les scientistes comme pour l'eugénisme ou le génocide des tziganes : il y a eu ici des motivations politiques – dans la limite où l'antisémitisme est politique – qui ont supplanté les considérations sociobiologiques.
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MessageSujet: Re: La société pure   Ven 16 Mai 2008 - 11:14

III. Critique de l'inexactitude, des sous-entendus et de l'emploi indifférent du terme « race » et dépassement politique de la notion.


Nous avons vu que le racisme moderne prenait sa source dans la notion de « race », distinction biologique que les généticiens et scientifiques de tous bords ont choisi d'employer. C'est un truisme, mais Pichot entend s'élever contre la tentation35 de l'antiracisme de vouloir faire disparaître ce terme. Il l'utilise d'ailleurs librement dans son ouvrage.


"D'ailleurs, à y regarder de près, on s'aperçoit que, chez Huxley en 1935 comme aujourd'hui chez les généticiens, il s'agit moins de rejeter la catégorie taxonomique de race que de changer son nom : « groupe ethnique » ou « population » étant préféré à « race » dont le passé est un peu chargé. C'est un piètre procédé, et il est indifférent qu'on dise « race », « sous-espèces », « variété » ou qu'on emploie des expressions plus vagues, dès lors qu'on désigne la même chose. Le problème n'est pas dans les mots. En outre, on ne change pas le vocabulaire d'un coup de baguette magique en priant la population de bien vouloir châtier son langage36."


On peut accorder aisément à Pichot que « le problème n'est pas dans les mots ». Mais cela ne les dédouane pas : ils portent une histoire. Ce n'est pas une question de grossièreté ou de vulgarité comme le sous-entend notre auteur, et ce n'est pas la population qui est la première visée : lui-même emploi dans un ouvrage scientifique la notion sans ménagement. Si « race », « sous-espèce » ou « variété » renvoient exactement au même concept, il n'en est pas de même pour « groupe ethnique » ou « population ». Ce sont des notions purement sociologiques : l'ethnie, c'est une communauté de culture, de langue, etc. mais pas de sang. La population c'est une saisie arbitraire d'une portion des humains. Contrairement au terme de race, ils ne renvoient en aucun cas à une notion biologique : utiliser « race », c'est exprimer un désir de scientificité, de gestion de la politique comme du bétail. Nous savons que désigner une chose en est une quand la façon de le faire (le terme) en est une autre. Œdipe n'épousa pas sa mère mais Jocaste, reine de Thèbes : certes c'est la même personne, mais il ne l'entendait pas ainsi. De la même manière, désigner un ensemble de personnes par le mot « race » entraine immédiatement sur le terrain de la biologie et de la différence de nature insurmontable quand utiliser d'autres termes sociologiques renvoit à la politique, à une différence de culture. Il ne faut certes pas agir comme si « proclamer l'inexistence de celles-ci [les races humaines] allait résoudre le problème [du racisme]37 » mais cela ne justifie pas le fait de ne pas choisir ses mots, surtout quand le concept change aussi radicalement. Si on veut être en accord avec ce que prêche Pichot quand il dénonce « ces généticiens, d'hier et d'aujourd'hui, [...] [qui] mêlent dans leurs raisonnements des catégories complètement hétérogènes celles de la taxonomie et et celles de la politique38 », il faut user du vocabulaire approprié. D'un point de vue humaniste, il faut réaliser cette opération sémantique pour jeter hors du discours politique tout ce qui se fonderait sur de prétendues « lois naturelles », spécialement biologiques. « Dans un cas comme dans l'autre, [la biologie n'a] rien à dire sur le sujet39 ».


"Contre ces tentations et ces tentatives, il faut réaffirmer que l'universalité des droits de l'homme ne se fonde pas sur l'unicité génétique de l'espèce humaine. Une telle conception débouche droit sur celle qui prétendra différencier les droits sociaux et politiques en fonction des variations de génomes (qu'elles soient raciales ou non). Ce n'est pas à la biologie de dire le droit, ce n'est pas à elle de décider de l'ordre politico-social [...] En ces matières de société et de politique, les généticiens n'ont rien à dire, c'est au philosophes de la politique et du droit que reviennent les commentaires et les recommandations. [...] Si les qualités objectives (physiques et intellectuelles) des hommes peuvent être différentes de manière héréditaire ou de manière acquise, cela n'atteint pas ces hommes dans leur être même, parce que lesdits hommes ne se réduisent pas à un ensemble de qualités objectives ; ce ne sont pas des objets, des « ressources humaines » dont on évalue la rentabilité ou la contribution au progrès. En cela, ils ne sont ni inégaux, ni différents, ils sont incomparables. Et c'est parce qu'ils sont incomparables qu'ils sont égaux, mais d'une égalité qui ne se fonde ni sur la mesure ni sur la comparaison, l'égalité en dignité, et en droits."


Pichot exprime très bien la nécessité et les préceptes d'une politique humaniste. Les droits ne se fondent pas sur une quelconque qualité d'un homme, mais sur son statut d'humain, d'égal. C'est une condition primordiale à la liberté : « L'homme n'est réellement libre qu'autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l'infini dans leur liberté40. » Que des politiciens aujourd'hui, N. Sarkozy, entendent baser une répression sur une « variation de génomes » fait froid dans le dos : vouloir dresser des profils génétiques des individus « à risque » poursuit la tradition que nous venons de décrire.





Nous avons donc examiné les principales thèses avancées par André Pichot dans La société pure, et avons pu constater, à travers les ravages des conceptions darwinistes sociales et scientistes qui ont mené à l'eugénisme et au racisme, les dangers à utiliser la notion de « race », bâtarde entre biologie et politique. Que ce soit hier quand on stérilisait avec la bénédiction de la plupart des biologistes et généticiens presque partout dans le monde, ou aujourd'hui quand on entend dicter les décisions politiques par des nécessités pseudo-scientifiques, physiques, économiques ou biologique (nucléaire, augmentation du temps de travail, imposition favorable aux riches...), il convient de prôner en tant qu'humanistes la supériorité incontestable et la seule autorité du politique. Quand bien même serait détecté scientifiquement – entendons sans aucun doute possible, c'est dire la pure théoricité de cette hypothèse – un gène ou une molécule jouant et sur la couleur de la peau et sur l'intelligence ou la force, le devoir du politique serait de nier toute importance à cette découverte, toute implication dans la vie sociale.

Cependant, la science est juste et utile comme outil de compréhension et d'action du politique. Elle permet l'appréhension et la modification du monde, et si on ne la laisse dicter notre conduite, elle peut sereinement nous permettre d'avancer. Il faudrait, avec Pichot, différencier deux types d'utilisation, d'application de la science.


"Les uns [d'usages] , comme le pastorisme, sont essentiellement techniques, et ils sont parfaitement admissibles et même souhaitables. Les autres, comme ceux qui ont été faits de la génétique et du darwinisme, prétendent intervenir dans l'ordre politico-social lui-même, le modifier pour le faire correspondre à un prétendu ordre naturel (qui est plutôt celui de la rentabilité). Ceux-ci sont totalement inadmissible41."


La distinction est intéressante, mais des technologies comme les puces RFID fleurissant un peu partout, qui permettent de tracer tout objet – ou humain ! – sont à la fois techniques et à la fois tendent à intervenir dans l'ordre politico-social. Il nous faut à partir de là peut-être nous interroger sur le scientisme exacerbé dans lequel nous vivons toujours, où toute avancée techno-scientifique doit encore représenter inexorablement un bien pour l'homme. Est-ce que nous n'avancerions pas, inexorablement, vers une démission politique devant l'immensité de nos capacités actuelles ? Dans le passé, les crimes venaient de la théorie. Quel avenir quand la techno-science peut aujourd'hui nous modifier en pratique ?


Bibliographie


PICHOT, André,
La société pure, de Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, "Champs", 2001 [2000]


Laughing


Notes


1Notament Histoire de la notion de vie, Gallimard, Paris, 1993 et Histoire de la notion de gène, Flammarion, Paris, 1999.

2A. Pichot, La société pure, Flammarion, Paris, 2000, p. 31.

3Sont regroupées sous cette appellation non pas uniquement celle de Gumplowicz mais toutes celles – et elles sont nombreuses – qui comprennent l'Histoire humaine en termes de « luttes » entre les « races ».

4Qui, selon Pichot, est plus weismannienne que darwinienne...

5Développement de la génétique à proprement parlé.

6Ibid., p.71.

7Ibid., p.64.

8Ibid., p.64.

9Cela permettait dans le même temps devant sa pauvreté théorique de maintenir le darwinisme en jouant sur une illustration sociale conforme à l'idéologie dominante : ce sont les biologistes qui les premiers transfèrent le darwinisme sur le terrain social.

10Ibid., p.78.

11A. Pichot, La société pure, op. cit., p.79 qui cite K. Marx et F. Engels, Lettres sur le Capital, traduction G. Badia, J. Chabbert et P. Meier, Editions Sociales, Paris, 1964, p. 119 et 277..

12A. Pichot, La société pure, op. cit., p.49.

13Il cite son principal ouvrage : La critique du darwinisme social, Alcan, Paris, 1910.

14Pichot parle de « terrorisme intellectuel ». Outre l'anachronisme du terme, l'invocation de ce terme renvoie à celui du politiquement correct : c'est de la pure sophistique, c'est l'insulte suprême qui cloue le bec de celui contre qui elle est prononcée.

15« C'est la science qui nous donnera, – combien différentes de celles d'autrefois ! – la religion nouvelle, la morale nouvelle, et la politique nouvelle. » G. Vacher de Lapouge, Préface à sa traduction de : E.Haeckel, Le Monisme, lien entre la religion et la science, Schleicher, Paris, 1897.

16Il faut noter que le protestantisme – et surtout le calvinisme – a détruit cette exclusivité en accordant la grâce à la bourgeoisie enrichie.

17A. Pichot, La société pure, op. cit., p. 88-89.

18Ibid., p.89

19André Pichot cite page 99 Ch. Darwin, La descendance de l'homme et la Sélection sexuelle, traduction de J.J. Mouligné, Reinwald, Paris, 1872.

20André Pichot cite page 101 E. Haeckel, Les Enigmes de l'univers, traduction de C. Bos, Reinwald, Paris, 1903.

21Kropotkine dans La Morale anarchiste, réédition par le Groupe libertaire Kropotkine, Paris, 1969 utilise l'altruisme pour justifier son choix du darwinisme biologique et attaquer le darwinisme social.

22A. Pichot, La société pure, op. cit., p. 157-158.

23Ibid., p.207.

24Ibid., p.240-241.

25Cité dans O. von Verscuer, Manuel d'eugénique et hérédité humaine, traduction G.Montandon, Masson, Paris, 1943.

26L'opération, baptisée T4, fut interrompue en 1941, suite à l'émoi provoqué par la dénonciation de cette infamie par Mgr von Galen, évèque de Münster.

27A. Pichot, La société pure, op. cit., p. 307.

28C'est à dire, si l'on suit la classification de Liné, dans classe, ordre, genre, espèce, race. Ceux établissant des taxonomies humaines, comme Haeckel, auront pour consensus – non-intentionnel – qu'il y ait qu'un seul genre humain.

29Pichot donne en exemple le tableau taxonomique de Haeckel. A. Pichot, La société pure, op. cit., p. 328.

30Ibid., p. 339.

31Ibid., p. 339.

32Ibid., p. 363.

33Ibid., p. 417.

34Ibid., p. 408.

35Qu'elle soit ancienne, avec un ouvrage de Julien Huxley (Nous européens, Les Editions de Minuit, Paris, [1935] 1947) ou moderne, avec les réactions des scientifiques niant toute race humaine à chaque fois qu'un ténor de l'extrême droite rappelle sa doctrine.

36A. Pichot, La société pure, op. cit., p. 433.

37Ibid., p. 12.

38Ibid., p. 17.

39Ibid., p. 430

40M. Bakounine, Catéchisme révolutionnaire, in Daniel Guérin, Ni Dieu, Ni Maître, Anthologie de l'anarchisme, La découverte, Paris, [1970] 1999.

41A. Pichot, La société pure, op. cit., p. 435.
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ff

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MessageSujet: Re: La société pure   Ven 16 Mai 2008 - 19:56

Tu peux nous le resumer au lieu de le faire "alabob"? lol!
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wiwi



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MessageSujet: Re: La société pure   Lun 19 Mai 2008 - 9:35

FF a écrit:
Tu peux nous le resumer au lieu de le faire "alabob"? lol!

Razz Razz Razz
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DD

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MessageSujet: Re: La société pure   Lun 19 Mai 2008 - 16:36

Vous avez plus de 400 pages déjà là... Roooooh ! Rolling Eyes
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Pero Coveilha
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MessageSujet: Re: La société pure   Jeu 22 Mai 2008 - 10:51

bon je vais quand même faire les comm' promis dans la première version de l'enfilade, ne serait-ce que pour encourager un camarade du SPMLCB :D

Les remarques de forme, j'ai oublié, de toute façon ça n'aurait pas un intérêt immédiat pour toi, t'as dû rendre ta fiche depuis un moment je suppose.

Sur le fond, ma première réflexion à la lecture ça a été "Tiens il vient de découvrir l'eau chaude". En vérifiant la date de parution (2000), il apparaît qu'en fait l'auteur est en plein dans la phase de questionnement, qui s'est beaucoup déployée depuis, sur le 'framing', le cadrage opéré par nos representations scientifiques "dures" sur la réalité. Réalité dont on nie le caractère social pour laisser un monopole à sa dimension biologique, par exemple comme ici. Pichot a certainement participé à impulser cette phase, même si moi son nom ne me disait rien ('fin si y a bien Stéphane Pichot, je sais pas si c'est la famille :D ). Si ça t'intéresse, je te retrouverai les références d'un bouquin sur les scientifiques de la IIIè République, qui est ércit dans la même perspective que celui de Pichot. On s'est un moment conforté dans l'idée que c'était le racisme germanique qui avait perverti la science (idée qu'on pourrait retirer du bouuin de Pichot si on ne s'en tenait qu'à lui -là je ne me base quesur ce que tu nous en a dit). Or, il s'avère qu'il existait un racisme républicain très fort dans les milieux scientifiques français jusqu'au moins la 1ère moitié du XXè s. Il y a des thèmes entiers de disciplines comme la démographie humaine qui sont passés par une conceptualisation relevant de ce qui est dénoncé par Pichot. Ces conceptions scientifiques (aujourd'hui on mettrait des guillemets, pas à l'époque) ont participé à légitimer a posteriori voire à définir a priori la politique coloniale française.

Si tu avais eu un peu de billes là-dessus, ça aurait été bien que tu parles du contexte intellectuel (à la place du contexte politique qui est aussi éclairant, mais pas très original, et très incomplet) : ce n'est pas pour rien que l'auteur a écrit à ce moment-là, ça n'est pas pour rien que d'autres auteurs ont développé le même genre de réflexions au même moment. Ca a à voir avec une résurgence de la perspective bio-génétique surtout, qui inquiète une grande partie des intellectuels "littéraires". Rappeler les dérives du darwinisme social, c'est poser un garde-fou par rapport à ce qui pourrait arriver aujourd'hui ou demain.

Sinon, j'ai pas relu, mais je crois me rappeler que tu as bien rendu la subtilité avec laquelle l'auteur prend soin de ne pas attaquer la révolution darwinienne en s'en prenant au darwinisme social. C'est effectivement le récif sur lequel certains "durs" aimeraient bien voir s'échouer le bateau-pirate de la critique sociale. (Oui on a les métaphores qu'on peut). C'est la prétention de certains tenants des sciences dures à les faire parler de ce qu'elles ne traitent pas directement qui doit être dénoncée; cette dénonciation ne doit en rien illégitimer le travail positif qu'effectuent ces meêmes disciplines dans leurs champs respectifs.

C'st tout ce qui me revient à l'esprit pour le moment.

Ah si, il y a la question de la taxinomie (ou taxonomie, j'ai découvert que les deux était corrects). J'ai eu l'impression que tu simplifiais beaucoup et que tu étais trop dans le prescriptif (en même temps pour un philosophe, je devrais pas m'en étonner Razz ), mais c'est un débat bien plus large, qu'il faudrait peut-être avoir à part.

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